Services publics

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Anne Moirier

- Texte

2024, par Samuel Marin Belfond

Et si on découvrait un territoire en l’arpentant avec un déambulateur ?
De septembre à décembre 2023, Anne Moirier a réalisé une série de performances collaboratives à Carbon-Blanc, place Pierre Mendès-France, dans le cadre de la résidence Prismes. Ces Services publics, la critique Colette Angeli écrit qu’ils « jouent sur le détournement d’objets usuels et sur la (ré)appropriation des espaces de vie ou de travail[1] » dans un texte rédigé à l’occasion de cette résidence.

Et si les lectures du journal des résident·es de l’EHPAD étaient réalisées en place publique ?
Lors de son arrivée à Carbon-Blanc, Anne Moirier a décidé d’en arpenter le territoire avec un déambulateur.
Ce protocole contraint ses déplacements, les ralentit, et, dans le même temps, décale son regard. Il lui permet ainsi, au même titre que l’étude des archives de la ville, de son histoire, des échanges avec ses habitant·es, de tâcher d’en saisir quelque chose d’une cartographie des contraintes et des possibles. L’oeil est « relationnel », explique Estelle Zhong Mengual[2] : nous tendons à voir et percevoir le monde suivant une approche utilitaire, pragmatique, et située. Devant cette place Pierre Mendès-France, le maire voit peut-être la nécessité de repenser les polarisations urbaines de sa commune, le·a policier·e s’inquiète peut-être des galeries couvertes où risqueraient de stagner les jeunes, l’usager·ère la traverse peut-être désormais sans penser à rien d’autre que l’endroit où il ou elle va : un peu plus loin. La pratique d’Anne Moirier la conduit à trouver des manières de se rendre disponible au lieu, aux usages, et formuler des hypothèses de ce que ces lieux et usages pourraient être. Puis ces hypothèses deviennent des gestes.

Et si on passait les dix prochaines minutes à démêler une pelote de laine avec des inconnu·es ?
Cette lecture, donc. Ce démêlage de pelote. La transformation de la place en « Chantier public » pour enfants, grâce à des cartons récupérés au Magasin Utile Carbon-Blanc. Une invitation à Agnès Aubague qui pense des Siestes de bureau sur matelas-coussin dans le jardin du presbytère. Une autre à Guillaume Hillairet pour proposer d’une ligne tracée blanche au sol un autre rapport à l’espace. Une permanence municipale tenue par les enfants du Conseil Municipal des Jeunes. Une mise en bruitage de la place. Chacune de ses actions répond à cette question : et si ? Et si sur la place : la lecture publique la pelote le chantier les siestes la ligne la permanence la mise en bruit ? Qu’est-ce ça changerait ?

On pourrait dire qu’Anne Moirier opère ainsi avec les outils de la science-fiction spéculative : présenter un ailleurs temporaire pour ne montrer finalement que ce qui pourrait être[3]. Lorsqu’Ursula Le Guin imagine un monde où la propriété est abolie à tel point qu’il n’existe pas de pronom possessif[4] , ou que Margaret Atwood imagine Gilead, dont le traitement ancillaire réservé aux femmes n’est à ses yeux qu’une extrapolation légère de la condition féminine américaine au XXème siècle[5], ne montrent-elles pas un ailleurs pour nous permettre de regarder à l’oblique l’ici et maintenant ? Anne Moirier invente ainsi des planètes qui tiennent entières dans le décalage léger d’un geste nouveau dans l’environnement familier. Peut-être essaimeront-ils de grandes transformations ? Ou peut-être pas ?

Qu’importe, au fond. La pratique d’Anne Moirier se trouve autant dans la performance même que l’ensemble des gestes qui l’y mène. L’action de se rendre disponible à un territoire et ses usages constitue, en soi, une invitation à penser avec elle leurs après. En ce sens, on pourrait voir dans ces gestes des micro-organisations préfiguratives. La préfiguration, c’est l’idée, issue de la pensée anarchiste, que les organisations, plutôt que d’agir en vue seulement d’une fin, doivent « enact leurs valeurs politiques dans les pratiques organisationnelles quotidiennes, ici et maintenant, apprenant à organiser le monde de manière différente par l’expérimentation[6] ».
Cette préfiguration, Anne Moirier la met tout autant dans l’invite à démêler une pelote de laine qu’à questionner le travail artistique en se proposant agente de mairie, qu’à chercher à faire de l’archive de son travail une occasion de rémunérer des artistes autour d’elle, qu’à ne jamais créer avec autre chose que ce qui est déjà là.

Anne Moirier ne cherche pas à répéter ses gestes, en faire catalogue, les open sourcer : ces interstices se doivent en tout cas d’être temporaires et fragiles, au risque sinon d’être récupérés par le politique, des élu·es locaux·les aux partisan·es de « démocratisation culturelle ». Ou de ressembler à des pratiques marketing du nudge, suggestion indirecte qui vise à infléchir inconsciemment les comportements. Les moyens plutôt que la fin.

Il s’agit pour elle, toujours, de répondre à un contexte précis, de déjouer l’intention, de donner une piste et, ensuite, de laisser faire. En espérant, peut-être, qu’une vocation, si infime soit-elle, en découlera.

Et si on remplaçait tous·tes les policier·ères par des artistes municipaux·les ?

[1] Colette ANGELI, L’art, activité d’intérêt général, in Services Publics, auto-édition, 2024
[2] Estelle ZHONG MENGUAL, Apprendre à voir, le point de vue du vivant, Actes Sud, 2021
[3] Donna HARAWAY, SF: Speculative Fabulation and String Figures, Hatje Cantz, 2012
[4] Ursula K. LE GUIN, The Dispossessed, Harper & Row, 1974
[5] Margaret ATWOOD, The Handmaid’s Tale, McClelland & Stewart, 1985
[6] Léa DORION & Alban OUAHAB, La science-fiction spéculative féministe : Un matériau pour désincarcérer les imaginaires
des organisations alternatives ?, 2022

- Auteur

Samuel Marin Belfond est auteur et critique d’art. Il fait partie du collectif Jeunes critiques d’art.

- Avec

Une commande de BAM projects.
Crédits image : Myrha Morvan